Ecrivains en herbe – 2

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Nous continuons la publication des textes lauréats du concours « Ecrivains en herbe » lancé par Sciences Po Environnement. Pour cette deuxième édition, voici la courte nouvelle « Générations futures » par Naomi Philippe. 

Il n’y a pas de générations futures, il n’y a que des générations actuelles. Leur prêter le nom de futur, c’est retarder le présent, repousser l’échéance. Il n’y a de futur que dans l’anticipation d’un présent.

Entrer dans le métro.
19H28.
Bondé. Métro bondé.
Un soupir, s’enfouir dans la masse grouillante, oublier les hauts le cœur. Regarder ses chaussures. Regarder le sol. Lever les yeux, croiser un regard. Regarder ses pieds.

Fixer le cadran de sa montre. 19H35.
«Please mind the gap between the train and the platform».
Noé déglutit lentement, serre les paupières. Une journée abominable. Dès les premières minutes.

Sortir. Effleurer les gens. S’excuser à demi-mot. Pousser en douceur, le regard dans le vague.
Enfin l’air frais, respirer à pleins poumons. Un air embrumé, lourd. Se rétracter et inspirer profondément. Remonter son col, se dépêcher de rentrer. Se dépêcher. Encore.

Il a si mal au crâne. Un mal abominable.
Ouvrir péniblement la porte de l’appartement, enfin.

«Comment a été ta journée?». Une voix sibylline s’échappe d’un corps frêle. La serrer dans ses bras, une larme le long de ses joues. Ils restent immobiles un instant.

«Et toi?». Une main posée sur son visage. Un soupir long.
«On ne peut mieux». Un éclat de rire, elle jette ses cheveux en arrière, le fixe du regard. «On ne peut mieux. J’ai pu sortir plus tôt. Pour te parler».

Son regard vacille, «qu’il y-a t-il Lili?».

«Rien mon amour.
Je suis enceinte, c’est tout».

«C’est tout». Ces trois mots étaient resté un long moment ancrés dans son esprit. Non ce n’était pas tout. Absolument pas.
Un enfant. Son enfant.

1 mois plus tard.

Entrer dans le métro.
19H29.
Bondé. Métro bondé.
Un soupir, s’enfouir dans la masse grouillante, oublier les hauts le cœur. Regarder ses chaussures. Regarder le sol. Lever les yeux, croiser un regard. Regarder ses pieds.

Fixer le cadran de sa montre. 19H36.
«Please mind the gap between the train and the platform».

Noé déglutit lentement, serre les paupières. Une journée exécrable.
Il avait ressenti si fort les premières minutes que le reste ne pouvait être que fade.

Sortir. Effleurer les gens. S’excuser à demi-mot. Pousser en douceur, le regard dans le vague.
Enfin l’air frais, respirer à pleins poumons. Un air embrumé, lourd. Se rétracter et inspirer profondément. Remonter son col, se dépêcher de rentrer. Se dépêcher. Encore.

Plus vite. Aller plus vite.

Oublier son mal de crâne.
Ouvrir péniblement la porte de l’appartement, enfin.

«Chérie, c’est moi. Tu es là?».

Personne. Attendre.

«Je suis rentrée. Il y a quelqu’un?». «Oui, je suis là».
Un sourire.

2 semaines plus tard.

Courir en sortant du métro. Plus vite. Aller plus vite. Ouvrir la porte.

«J’ai un prénom».

5 mois plus tard.

Regarder les informations à la télévision.
Lire les informations dans le journal, sur son téléphone.
L’angoisse.
Un regard vers elle.
Fermer les yeux, faire comme si de rien n’était. Tout cela passera. Il le faudra bien. Fermer les volets, les rideaux. Contempler la brume épaisse qui emplit le ciel. Pousser un soupir.

S’asseoir à son bureau. Réfléchir.
S’il est augmenté, peut-être un prêt pourra t-il leur être accordé. Deux jours plus tard.

Pas de promotion.
Une toux violente le saisit.
Âpre, qui lui brûle l’œsophage. Cracher du sang.

Trois semaines plus tard.

Elle est en congé maternité. Elle va enfin pouvoir se reposer. Un sourire. Il l’embrasse tendrement.
Il est temps d’aménager sa chambre.
Il peine à fermer les yeux. Comment lui dire.

19H22.
Sortir métro. La jambe chancelante. Le regard dans le vague.

Il a peur. Comment lui dire.

Comment la laisser.
Comment les laisser.
Une toux âpre, si âpre. Ses entrailles en feu. En feu. Trois jours plus tard.
«Noa?Noa?! Qu’est-ce que tu as? Non, non, relève toi!». Une sirène d’ambulance.
Des larmes.
Des cris.
Un adieu.
La brume recouvre le futur.
Il n’y a de futur que dans l’anticipation d’un présent.

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