Ecrivains en herbe – 6

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Le sixième des huit textes lauréats du concours Ecrivains en herbe de Sciences Po Environnement. Merci à Clotilde Ravel pour sa nouvelle.

1er décembre 2083.
Je suis un vieil homme. J’ai 84 ans. Quatre-vingt-quatre ans, un nombre en trois mots, entre lesquels je ne sais jamais où mettre les tirets. Quatre-vingt-quatre années de vie qui furent belles. Je vais déménager. Vous savez, à mon âge, vivre dans une grande maison à entretenir, des arbres à tailler, un jardin à s’occuper, c’est difficile. J’ai décidé de la mettre en vente. Et de m’acheter un petit appartement en ville. Juste à côté des commerces, des médecins, des parcs. Ne me regardez pas comme ça, je ne suis pas gâteux ! Juste un peu diminué. Je n’ai plus la fougue de ma jeunesse.
Alors je fais mes cartons, j’emballe mes affaires. C’est fou ce que l’on peut accumuler en 84 ans. De choses et d’autres, inutiles, drôles, à jeter. C’est dur de se séparer de ses affaires. On a à chaque fois l’impression de mettre à la poubelle un bout de notre vie. Ce n’était qu’un jeu de cartes vieux de 30 ans, abîmé par les années, auquel il manquait le valet de carreau et la dame de pique. Ce n’était qu’une lampe sans ampoule depuis des lustres. Je ne sais même pas si cette montre a fonctionné un jour. Mais ça fait mal au coeur de jeter toutes ces choses qui nous rappellent qu’on a vécu.

Je réduis ma vie à l’essentiel, des cartons empilés dans le couloir, qui s’accumulent. Mes enfants et mes petits-enfants viennent me prêter main-forte. Je sais qu’ils sont soulagés que j’aie pris cette décision. Ce déménagement, tant que j’en suis encore capable, ça leur évitera bien des soucis lorsque j’irai moins bien. Car personne n’est éternel. Je suis en forme, ne reprenez pas cet air de pitié. Simplement je sais que tôt ou tard on y passe tous.

J’en suis à la chambre du haut. J’ai déjà fait le salon, la chambre du bas, et la bibliothèque. Il me reste à trier la chambre du haut. A la mort de ma femme je l’avais transformée en salle de rangement, et j’étais allé dormir en bas. Je ne voulais pas rester seul dans l’endroit où nous avions été deux si longtemps. Il était devenu beaucoup trop grand pour mon silence.

Je monte les marches qui me mènent jusqu’à la chambre. Le souffle un peu court, j’ouvre la porte, et je me dis que je vais avoir du travail pour ranger cette pièce. Les cartons m’attendent bien sagement posé contre le mur.

J’ouvre le premier placard : une étagère de livres, quelques vêtements de ski, un casque de pompier que mon petit-fils avait dû oublier là. Je garde Camus, je jette la collection de Veillées de 1965, je mets dans un coin le casque de pompier. Penser à le redonner à Titouan.

Sur l’étagère du haut, encore des livres. “Illusions Perdues”, de Balzac, je l’avais oublié. Je l’avais lu au lycée, quand j’avais 16 ans, en classe de Seconde. J’ouvre la couverture abîmée par les années, la poussière et les lectures. Bien coincée entre la couverture du livre et la toute première page, une feuille pliée en 4. Perforée grands carreaux. Une feuille de lycéen. Je l’ouvre. Je reconnais mon écriture mal assurée, mes a qui ressemblent à des o, mes majuscules tordues.

“E​crivez à l’adulte que vous serez dans le futur.”​

J’atterris dans le passé, je me retrouve habillé en décembre sur les bancs du lycée Marie Curie.

2​5 Novembre 2015
Cher moi du futur (désolé, je ne savais pas comment t’appeler autrement),

Aujourd’hui, je t’écris du présent, qui demain déjà sera du passé. Mais pour le moment, c’est le présent. Je te dis les choses comme je les vois. Je m’adresse à toi, qui est en fait moi-même. Mais un moi différent, plus âgé. Peut-être même que tu as des cheveux blancs. Je veux dire, peut -être même que j’aurai des cheveux blancs. C’est bizarre de dire ça. Je ne sais plus trop comment conjuguer les verbes, de toutes façons je n’ai jamais bien compris la concordance des temps. Ce n’est pas grave. La prof a dit que ce ne serait pas noté, que c’était un exercice pour nous, alors je peux me permettre quelques fantaisies orthographiques.

Tu as dû traverser les années. J’espère que tu as été heureux. Parce que j’espère que je serai heureux. Et du coup, quand tu liras cela dans le futur, si tu as été heureux, alors mes rêves d’enfants se seront réalisés.

J’espère que tu as aimé. J’aimerais bien avoir quelqu’un que j’aime et qui m’aime, mais pour l’instant la seule fille jolie de la classe ne me regarde jamais.
J’espère aussi que tu as un bon métier, enfin là tu seras à la retraite mais avant, tu as bien dû travailler. Moi, je voudrais être pompier. Ou patron d’entreprise, je ne sais pas. Tu es quoi toi? Je veux dire, à part retraité, tu as fait quoi?

Aujourd’hui j’ai 16 ans, quand tu me liras tu en auras 70, peut être 80. Je ne peux pas imaginer cela. J’aimerais bien que tu puisses m’envoyer une lettre depuis le futur, pour me dire si ça vaut le coup là-bas. Tu vois là, des fois, je me dis que si ça se trouve quand tu me liras tu diras que j’écrivais pas bien. Mais tu pourras rien dire puisque c’était toi. D’ailleurs j’écris à la main, mais d’autres utilisent leur MacBook. J’aime pas trop moi les ordinateurs, surtout pour écrire, c’est trop impersonnel un écran, je préfère ma feuille A4 grands carreaux. Je n’aime pas les petits carreaux, je n’arrive pas à écrire dessus, j’ai sans arrêt l’impression que les lignes m’échappent.

Où en étais-je? Ah, oui, le futur. Aujourd’hui les choses ne vont pas très très bien ici-bas. Tu te souviendras peut être plus, alors je te raconte. Depuis le 11 janvier 2001, le monde est en guerre perpétuelle contre lui même. Bon, au moins on a pas réutilisé l’arme nucléaire depuis 45. J’ai lu sur la tablette de Pierre un article qui disait que certains inventeurs regrettaient leurs inventions : M. Kalashnikov, l’inventeur des box pour travailler…. Ben tu m’étonnes qu’ils regrettent. Leurs inventions ont engendré plus de mal que de bien. Mais en même temps c’est pas de leur faute si les gens utilisent tout pour détruire. Tu vois là, en 2015, on a l’équivalent de ce qu’il faut en arme nucléaire pour détruire le monde. Moi ça me fait flipper. J’espère que tu me liras, et que le monde n’aura pas explosé entre-temps.

En allant au lycée ce matin j’ai croisé Bill dans la rue, le SDF qui dort sur la bouche du métro Bonne Nouvelle. Peut -être qu’il dort ici en espérant chaque jour qu’il en recevra une. Dans le futur, j’espère qu’il n’y aura plus de gens qui doivent dormir au -dessus des métros. Si seulement tu pouvais me raconter, me rassurer, me dire que non, dans le futur tout le monde a un toit. Mais le temps est décidément contre moi.

J’espère que dans le futur, on aura trouvé un moyen pour enlever la pollution dans le ciel de Paris. Je te jure, c’est une horreur. C’est tout gris, tout moche, on dirait un nuage noir et menaçant. Les temps de pluie, c’est à se flinguer, de plus pouvoir respirer comme ça. Sans parler de tous les prospectus que les gens laissent traîner. Au rythme où vont les tablettes, je me dis que peut -être dans le futur on aura plus de journaux papier, que des mails. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, en même temps. Mais au moins y aura rien qui traîne sur les bords de Seine, dans la Seine.

Enfin, je ne sais pas si ma génération aura le courage de s’attaquer à ça. En même temps on a intérêt, c’est de notre futur tout proche qu’il s’agit. Les ours polaires, à la limite, ils sont loin dans leurs banquises, mais les gens dans la rue qui dorment par terre, ils sont tout près de nous. Nous essaierons de faire en sorte que ça aille mieux, pour que tu puisses être fier de ce que tu as été. Fier de ta génération.”​

Je reste quelques minutes hébété, assis sur le bord du lit, sonné.
Je ne me souvenais pas. J’étais si jeune. C’était il y a si longtemps.
Cher petit moi du passé, je n’ai pas essayé. Ma génération n’a pas essayé. Enfin, si, certains, un peu. Mais pas assez. Si tu voyais le monde, petit moi du passé. Tu serais triste, comme je le suis aujourd’hui en m’apercevant que j’ai déçu l’enfant que j’étais.

Bon, c’est vrai, j’ai des cheveux blancs. Si je suis heureux? Je l’ai été, oui. J’ai aimé, sois-en sûr. Je ne t’ai peut-être pas totalement déçu. Si j’avais pu savoir, à l’époque, que je rencontrerais le plus grand amour qui fût donné sur terre et qu’il allait changer ma vie.

Je n’étais pas patron, mais salarié dans une boîte de robotique. Il faut bien vivre de quelque chose.

Si seulement j’avais pu te l’envoyer, cette lettre du futur.
Quoique, je ne sais pas ce que je t’aurais dit. Si, viens, ça vaut le coup. Non, reste où tu es. Les choses ne font qu’empirer. Les MacBook sont devenus des MacAir, puis des MacBusiness, puis des MacEarth, toujours plus performants. Je me souviens, au lycée, celui qui avait le MacBook était à la pointe de la technologie. Aujourd’hui cet ordinateur est une antiquité. Les choses sont allées si vite.

Le monde n’a pas encore explosé. Mais on est pas très loin de la fin du monde. Des Bills, il y en a par centaines, dans chaque rue. Qui vivent dehors, comme lui. Y’a plus assez de bouches de métro pour tout le monde. Aujourd’hui, à Paris, ils doivent porter des masques dans la rue. Imagine ces ombres qui marchent, masquées, entre les tours d’immeubles qui empêchent le ciel. Ce grand ciel tout épuisé d’orage, désert de tout.

Les tablettes ont remplacé les journaux. Notre génération est tellement électronisé qu’il ne pouvait pas en être autrement. Cher petit moi du passé, je voulais te dire que je suis désolé. Je n’avais pas réalisé tes attentes. J’attendais sans doute que les autres s’engagent pour moi. On devrait tous écrire à notre nous du futur. Scotcher la lettre sur notre frigo. La garder toujours sous les yeux. Ne pas perdre ses mots en chemin.

Ne jamais oublier ce que l’on s’est dit à 16 ans.

Je referme la porte de la chambre du fond. Je n’ai pas beaucoup avancé dans le rangement, aujourd’hui.

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