Ecrivains en herbe – 8

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On termine ce cycle littéraire en beauté avec le texte de Léa Godiveau, « L’eau peut-elle éteindre les étoiles ? ». Bravo à tous les lauréats !

— « Raconte moi une histoire, grand-mère s’il te plaît, s’écria une toute petite fille, allongée près d’une très vieille femme sous les étoiles timides de la ville

— Une histoire ? Si tu veux je peux te raconter ton histoire, une histoire de voyage, d’étoiles, de rivière et de noisettes.

— Chic, ça tombe bien, j’adore les noisettes. Dis, tu crois que si l’eau continue à monter elle pourra éteindre les étoiles un jour ?

— Et si ton histoire répondait à cette question, ça te ferait plaisir ?

— Double chic alors, répondit-elle, avec un autre genre d’étoiles dans les yeux, promis je t’écoute »

« Bon, je commence par le début de l’aventure. La petite fille était prête, elle avait passé sa vie à se préparer. Pourtant non. Enfin, si. Elle avait décidé. A cheval sur sa rame, armée de ses barques, elle s’était glissée en plein midi d’une obscurité absolue sous la rivière. Qu’elle suivait maintenant avec indifférence. Une indifférence de marbre puisqu’il n’y avait absolument rien à voir au début de la rivière. Un néant, un vide absolu, la non vie, l’anti-futur, parcouru çà et là par quelque balai vagabond. Un brouillard, un froncement de sourcil.

  • Au bout d’un moment, la rivière elle-même disparût, le ciel, ses barques, ses propres sourcils. Toujours absolument indifférente, elle ne pouvait faire autrement que de constater. Puis une colère indicible s’empara d’elle, la torturant d’une angoisse brûlante. Glacée. D’un cri monté du fond de l’âme elle se mit à redessiner la rivière. Entrelacs visqueux, ignoble, tant de pestilence contre laquelle se battre ! Berges de l’indolence ordonnée, de l’ordre insolent, de la science dissimulée entre les branches de l’arbre du compréhensible. Chant des rossignols écœurés si clairs au son des tambours vieillis, épuisés, si sûrs et si purs. Elle retint un haut-le-cœur et tira péniblement de sa main droite sur sa rame gauche pour tenter de se glisser dans le courant et avancer de quelques mètres. Alors qu’elle commençait à entrevoir quelque espoir de réussite en ce sens, la rivière qui jaillissait toujours de son cri se mua en torrent d’horreurs. Principes, perfection, lignes, pharmaceutique, pétrole, papillons morts, échec, banlieues entachées, souche, monnaie, congrégations internationales. En un flot de borborygmes parfaitement intelligibles, la rivière vomissait ses systèmes, son futurisme, ses avant-gardes, ses académies, le cadavre florissant de sa jeunesse baigné des larmes d’une mère.Formidablement ordonnée, merveilleusement classée, admirablement comprise, cette boue pourtant si parfaitement dénuée de sens rencontra soudain le silence. Le doute, la joie, le spontané infini. Fascinée, elle se tut enfin. Pour assister une explosion de chaos. Le monde lui apparut dans sa plus simple complexité : l’univers est un vêtement. Et la rivière un bouton de chemise. Mais, se dit-elle, une chemise boutonnée est la plus triste des choses de ce monde. Une chemise boutonnée c’est un gamin tenu en laisse, une glace à la pistache dépourvue de vraies pistaches, un chapeau tombé à terre, un doudou abandonnée ou perdu sur un trottoir. Une chemise boutonnée, c’est l’argent, la vitesse, la violence dissimulée, le choix refusé. Une chemise boutonnée, c’est la société parfaite. Avec tous ces jolis boutons glissés avec délices dans leurs fentes juste serrées comme il faut pour ne pas se défaire ni ne provoquer de frustration à l’enfilage. Elle sut ce qu’elle devait faire pour avancer plus loin sur la rivière : déboutonner la chemise. La simplicité de cette pensée la fit éclater de rire, un rire joyeux, un rire désespéré. Et de ce rire jaillit timidement une goutte d’eau un peu moins sale, un peu plus claire. Oh, pas beaucoup. Les berges étaient toujours parsemées de détritus en tout genre. Elle aperçut le vieux vélo rouillé de la raison, le pneu brûlé de la certitude, le pot de yaourt a moitié mangé de la politique. Mais la rivière devenait petit à petit plus bleue. C’est alors qu’elle fut à nouveau frappée par un doute. La rivière se cabra, elle tomba pendant quelques secondes dans l’eau rose avant de se rétablir sur sa fidèle rame.

Rose ? Son rire déferlait sur l’absence de certitude avec mille nuances perlées, ruisselantes de possibilités. Elle ne comprenait plus. Alors les berges de la rivières commencèrent à se couvrir d’herbe, on pouvait apercevoir des petits lapins gambader au sommet des arbres bourgeonnants. Elle fronça les sourcils, émit une réserve d’impossible. Comme foudroyés, les petits lapins se changèrent en rats grouillant dans les vicissitudes de l’humus malodorant. Elle poussa une exclamation de dépit, et la colère revint. Une île se dessina alors à l’horizon.

En quelques coups de barques, elle se propulsa jusqu’à l’excroissance rocheuse abrupte, accosta au petit ponton attenant et entreprit l’ascension. En chemin, elle entendit les échos de rires partagés, d’exclamations, de discours et de disputes. Tout en haut du rocher glissant, qu’elle parvint à escalader toutefois, se tenait une drôle de bicoque minuscule. A l’intérieur, des murs couverts de posters et d’esquisses, de phrases griffonnées et d’affiches. Une atmosphère parcourue par le vent limpide de la sensation momentanée, des relents de pomme-frites dansées et d’orchestre-fantôme aux archets muets. L’espace d’une seconde, elle cru qu’elle savait. Qu’elle avait compris. Elle ne savait pas encore ce qu’elle croyait avoir su comprendre, mais elle comprenait. La rivière est mon présent, mon futur. Elle court dans le lit du passé et file vers l’abysse de mon avenir. Puis le moment passa. Fermant les yeux, elle se laissa retomber en planant comme une feuille vivante jusque sur la rivière, de la à la frôler. Puis elle ne fit plus qu’une avec la rivière. Les yeux résolument fermés, elle s’abandonna à la caresse de l’eau et des milliers d’habitants de ces lieux. L’esprit flottant dans une sorte de béatitude irréelle, elle commençait enfin à ne plus comprendre. Elle n’avait plus raison, ne cherchait même plus. Elle vivait la rivière et se laissait porter. Qu’importe qu’elle soit rose, bleue ou émeraude ? Le courant l’emportait de plus en plus vite à présent, mais elle n’avait pas peur. Elle savait que la rivière avait quitté tout lit, loin de toute berge pour ne former qu’un torrent éternel à la fois splendide et insupportable.

Elle traversait à présent la ville, elle le ressentait car la rivière se faisait soudain paresseuse et prétentieuse, exhalant toute sa fierté de représenter le tourbillon épuisant du toujours plus, toujours trop. Une inhumanité troublante émanait de l’ombre au creux de laquelle les hommes justement léchaient avec délectation le miel et l’excrément. Elle s’amusa de ne voir aucune pantoufle ni parallèle. Un écho plus subtil que les autres lui fait néanmoins ouvrir les yeux au bout d’un moment, le chant d’une fontaine à nulle autre pareille. L’écho de la nouveauté profonde et pure, l’essence même du chaos, moustaches d’un chef d’œuvre qui, en quelques lettres, transforment le visage du monde. Au loin, elle entendit une voix murmurer en hurlant « Marié à la logique, l’art vivrait dans l’inceste, engloutissant, avalant sa propre queue toujours son corps, se forniquant en lui-même et le tempérament deviendrait un cauchemar goudronné de protestantisme, un monument, un tas d’intestins grisâtres et lourds ». L’art ? Elle se souvint qu’on lui avait expliqué que, dans le passé, les hommes perdaient du temps avec de l’irréel. Quelle vanité, quelle absurdité. Elle se demanda toutefois si elle pouvait avoir tort. De peur de trop comprendre et de provoquer la colère d’un obscur rossignol chinois nommé Max, elle détourna l’oreille et se dit que de toute manière elle n’aimait pas trop la ville. Elle avait soudain envie de manger des noisettes.

La rivière, en parfait désaccord avec son âme la conduisit donc à l’ombre d’un olivier sur lequel séchaient quelques bouteilles. A son pied un bébé hérisson pleurait. Elle se demanda brièvement où avait bien pu passer le séchoir à bouteille ou le papa hérisson. Mais d’autres cieux sollicitaient son attention. Elle tourna sa conscience annihilée vers le ciel uniformément, désespérément, inlassablement gris et sale. Le ciel pouvait-il être bleu ? Reflet du passé, cette pensée lui tira un petit rire qui accoucha lui-même d’un ruisselet inquiétant. Cerveau troués, croque-morts, brancardiers. Elle ferma cependant les yeux et invoqua les esprits de la rivière : recombinaison, distillation, extase, abandon, changement, renouveau. Les spectres acquiescèrent d’un signe de tête. Elle hocha à son tour la tête, un petit sourire flottant au coin du sourcil. La rivière la ramena doucement à sa rame, au son cristallin des tambours.

Une sorte de panique la prit un instant à l’idée de ne devoir jamais revoir les rossignols ni les oliviers. Elle comprit -supposa, devina, rêva- qu’elle devait désormais reprendre sa progression sur la rivière, non l’inverse. Elle songea à nouveau aux noisettes, aux parfums de blanquette de veau, aux bagues en pâquerette, aux cheveux ébouriffés par le sel de la mer. Le hasard absolu de la rencontre d’un escargot par beau temps, l’absurdité des valeurs maritimes d’un boxeur français. Elle avait cinq ans, elle en avait cent, elle en avait mille. L’étincelle de bonheur pur cueillie au gré de son regard extatique n’avait d’égale que l’énergie de la rivière bondissant sur les petits cailloux ronds de l’art dans une mélodie sans fin et sans nez de nouveau-né. Il lui semblait que chaque goutte de la pluie qui s’abattait sur ses épaules retentissait d’un son clair rebondissant à l’infini dans l’écho du futur. Elle se jura de respecter les souhaits des esprits de la rivière et de ne jamais oublier le bonheur d’une famille de hérissons réunis ou la clarté d’un ciel de printemps.

Arrivée au bout de son voyage, elle plonge. Pour ne faire qu’un avec l’univers, se noyer dans le grand néant de l’absolu. Elle a vu, elle a compris, et donc elle plonge. La rivière ne peut exister qu’hors du réel, hors du temps, mais la rivière, futur, passé, présent entremêlés. Espoir et cris, désespoir et rires. Porte d’entrée vers un millier et demi de chemins. Elle plonge, elle choisit, elle comprend, elle se noie. Dans une onde irréelle, elle choisit l’espoir. Facile, quand on a 5 ans. Et la perspective de manger des noisettes.

« – Tu vois Grand-mère, je t’avais dit que l’eau ne peut pas éteindre les étoiles !

La vieille dame contempla sa petite fille avec tout l’amour de l’univers coincé dans le vert de ses yeux fatigués. Si seulement elle savait, si seulement elle pouvait comprendre. La culpabilité de laisser ces enfants, ces étoiles si brillantes, être inexorablement emportée dans le torrent incontrôlable de leurs erreurs passées. Comment leur expliquer, leur faire comprendre qu’ils sont au sommet d’une montagne et que le déluge qui s’abat sur eux va les noyer, les effacer, les oublier, à moins qu’une autre planète habitable ne soit découverte ou que l’humanité réussisse l’exploit d’inverser le cours de sa folie dans un battement de cœur.

« — Tu as raison mon ange, l’eau ne peut pas éteindre les étoiles. Du moins, pas les étoiles qui brillent aussi fort que ton sourire. Pas encore. Et peut-être jamais, mais ça, ça ne dépend plus de moi.

— D’accord. Du coup, tu m’as donné envie de noisettes, on y va ? »

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